Olivier Dollinger, la réalité intégrale
Un texte de  Laurent de Sutter écrit à l'occasion de l'exposition The missing viewer à Heidigalerie. Exposition visible du 8 octobre au 18 novembre 2009, 1 rue Beaurepaire à Nantes.

Il faut imaginer un espace sombre, aux bords mal définis. Au milieu de cet espace, dans un rai de lumière, il y a une boîte perpendiculaire. Celle-ci est posée, dans sa face la plus petite, sur quatre roues. Les portes en sont ouvertes, de manière à voir au travers. Deux individus, jumeaux, habillés de la même manière un peu démodée, se tiennent de part et d'autre d'une des portes. L'un d'entre eux pénètre dans la boîte. Le second en ferme les vantaux sur celui-ci - derrière d'abord, puis devant. Ensuite, il se met à pousser la boîte afin de la faire pivoter sur elle-même. Il la pousse lentement. Une musique commence à se faire entendre. Pendant ce temps, le regard - l'oeil, la caméra - s'est aussi mis en mouvement, mais en sens inverse. Cela dure un temps - puis l'homme s'arrête, et avec lui la caméra. Il ouvre les portes de la boîte : celui qui se trouvait à l'intérieur a disparu. Alors, il referme les portes, et recommence le même mouvement que tout à l'heure. Mais lorsqu'il rouvre les portes, l'autre homme s'y trouve à nouveau. A plusieurs reprises, le premier homme reproduit cette disparition, suivie d'une réapparition. Au fur et à mesure des pivotements de la boîte, toutefois, un décalage s'installe entre la caméra et l'acte d'escamotage. Ce décalage finit par aboutir à une sorte de révélation : l'on aperçoit le truc, la manière dont l'homme enfermé parvient à disparaître de la boîte. Ce n'est pas une révélation spectaculaire. C'est même une révélation qui ne change rien. L'homme continue à faire pivoter la boîte, la caméra à tracer un cercle autour d'elle, et la musique à dérouler ses volutes. Le truc reprend ses droits, ainsi que le cycle d'apparitions et de disparitions. Aucune leçon, aucun drame ne vient le conclure. Un mystère, une énigme, a été dissipé - mais sans que cette dissipation n'ôte quoi que ce soit à sa beauté. Est-ce tout de même une leçon ? Peut-être. C'est au moins le soulignement négatif d'une nécessité. Cette nécessité est celle, moderne, de la critique des illusions - ou celle, postmoderne, de l'ivresse de leur jouissance. Quelle que soit sa forme, pourtant, cette nécessité est elle-même une illusion. Que gagne-t-on à dénoncer un truc ? Que gagne-t-on à s'y livrer sans réserve ? Rien - ou presque. A chaque fois, c'est d'un demi-monde qu'on se satisfait. Le critique est heureux de la réalité, l'esthète de sa dissipation. N'est-il pas possible de jouir des deux, ensemble ? N'est-il pas possible de jouir des illusions comme d'autant de membres d'une réalité qui s'étend à l'infini, d'une réalité sans bord, d'une réalité intégrale ? Lorsque la caméra révèle l'endroit où se dissimule un des deux jumeaux, et puis qu'elle poursuit son chemin de ronde, elle ne cause la perte de rien. Au contraire, sa trajectoire est celle de l'inclusion illimitée de ce qui se présente à elle, au premier degré, comme l'est toujours le cinéma. C'est la trajectoire d'une ronde ontologique, qui, comme celle de Schnitzler, n'accepte pas d'autre réalité que l'inclusion dont elle trace le cercle. Pas d'autre réalité que celle de la connexion de l'incommensurable par le regard d'un oeil ayant oublié jusqu'à l'idée de jugement.

Laurent de Sutter est essayiste et éditeur. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont "Pornostars - Fragments d'une métaphysique du X" (La Musardine, 2007) et "Deleuze - La pratique du droit" (Michalon, 2009). Il dirige la collection "Travaux Pratiques", aux Presses Universitaires de France.