Propositions fragmentaires à partir d’une réception d’Over-drive, une installation d’Olivier Dollinger, par Guillaume Désanges, 2003

transfiguration

Over-drive dévoile une galerie de portraits « sous verre » : tableaux de bord. Une suite de visages presque immobiles, à l’expression incertaine et fluctuante : entre absence et concentration, pâmoison et hébétude, posture et autisme. Aux deux extrêmes : extase et effroi. Avant toute identification contextuelle, une image immédiate : le visage magnifié de Renée Maria Falconetti filmé par Dreyer. Une impression de transfiguration accentuée par des altérations oscillantes de l’image : du concret à l’abstrait, par infime déplacement du soleil sur la vitre, jeu d’ombre et de lumière sur la poussière. Fragmentation, décomposition, alternativement pointillisme ou réalisme. Morphing.

interstices

Over-drive sonde les fissures du réel à partir d’instants tendus, grossis par une fureur qui menace à tout moment d’imploser. Instants concentrés qui sont paradoxalement dilatés. Une exploration qui engage l’effroi et la séduction :

Effroi du ralenti sonore

Séduction du ralenti visuel

blow out

L’effroi : un son grave qui emplit l’espace et qui s’étire, se déploie et recouvre tout. Reflux (momentané). Infra-basses. Un bruit matérialisé -qui fait vibrer les murs. Frappe le ventre plus que l’oreille. Réifié aussi par la présence massive et incertaine des haut-parleurs. Un rugissement presque monstrueux, parce que distendu, suspendu. Déroulé en ralenti sonore. Angoisse : comme si la menace campait dans les fréquences inaudibles. (Voir le Docteur Schweitzer à l’infirmière effrayée par les craquements de la forêt dans la pièce de théâtre : « …ici, ce qui est dangereux c’est ce qu’on n’entend pas ».) Autre réminiscence sonore : le cri monstrueux d’un pasteur poursuivant deux enfants au bord d’une rivière. Un vagissement qui s’élance, se délie, vire à l’abstrait. Autre image : Blow out, (remake « sonore » du film d’Antonioni). Un ingénieur du son ralentit une bande magnétique pour révéler la coïncidence d’un coup de feu lors d’un accident de voiture : une angoisse qui transparaît par simple ralentissement et inversion du son. Malaise de l’exploration vers l’infime.

blow up

À l’inverse, séduction de la même exploration vers l’infime (mais visuelle). Une autre image d’accident : des photos d’enquête concernant l’assassinat de John F. Kennedy à Dallas. Puisées dans un film super 8 amateur et grossies au maximum. Accident. Crash. Overdrive. Images arrêtées, exagérément agrandies, floues et granuleuses, rendues abstraites par extrême rapprochement. Ultra détail. Sur-exposition d’un fragment lumineux d’un après-midi texan. Il ne reste que des taches de couleur chargées d’un nouveau sens. Presque sublimes.

Me rappellent les poussières de soleil sur les pare-brise d’Over-drive.

- Overdrive : vitesse surmultipliée. Un élément mécanique qui permet d’augmenter la puissance d’une voiture en surmultipliant le rapport de transmission. Une pédale qui augmente la saturation du son de guitare électrique. Toujours : saturation, maximum, trop-plein. Implosion.

dedans-dehors

Le pare-brise comme écran protecteur. Ou membrane isolante, enveloppante. Transparence et claustration. Un court travelling donne l’impression d’une suspension dans les airs. Coussin d’air. Les pilotes d’Over-drive apparaissent comme des enfants-bulle dans leur cellule de verre ou des cosmonautes en apesanteur. Même type de distanciation quasi-fictionnelle. Même hébétude dans les regards. La vitre comme filtre. Voire : écran révélateur, type papier photo. Les visages des concurrents viennent s’y révéler. Apparitions. Mais peuvent aussi y disparaître : fondus au noir.

Parfois, le pare-brise se brise.

ceci n’est pas un documentaire.

Over-drive prend comme source – mais pas comme sujet – une compétition de SPL (Sound Pressure Level). Une discipline originaire des États-Unis qui consiste à optimiser, via de puissants haut-parleurs, la pression acoustique atteinte dans l’habitacle d’une voiture. Une dérive radicale du tuning filmée élémentairement (sans effets). Mais l’installation dépasse la notion de caractérisation sociale. Elle propose un saisissement culturellement indéterminé qui, soudain, se découvre possiblement partageable. Pour ce faire, le cadrage sonore est conforme au cadrage visuel : au plus près, en laissant hors champ le folklore du tuning. Alors, on peut tout imaginer. Over-drive maintient le visiteur dans une zone irrésolue qui lui permet d’échafauder ses propres suppositions. Et d’échapper au sujet.

hors limite

Il existe certainement une tendance sociologique aboutissant au phénomène SPL. Elle reste invisible. Les shows représentent la pointe aberrante d’un phénomène récent mais dont, déjà, l’origine semble perdue. Une aberration culturelle comme il existe des aberrations dans la nature. Un phénomène décadré, démesuré. Hors-limite. Perversion du culte automobile, corruption du perfectionnement de la hi-fi de voiture. Monstruosité socioculturelle. Rituel. En maintenant volontairement hors champ le contexte socioculturel du phénomène, en nous empêchant de déterminer le point d’origine anthropologique de ce qui nous est montré, Olivier Dollinger nous ramène possiblement à l’essence même de ce rituel : l’expérience extatique de la soumission physique à la pression acoustique.

la volonté de puissance

La dialectique projection/diffusion de l’installation semble rejouer le combat des deux pulsions essentielles de l’art révélé par Nietzsche dans la « Naissance de la tragédie » : l’ivresse (dionysiaque) contre le rêve (apollinien). La jouissance à la fois vitale et cruelle de l’immédiat versus la distance interprétative qui rend intelligible par l’illusion et la sublimation. Deux mouvements qui ne sont pas antagonistes mais plutôt intimement liés dans l’expression possible d’un « non-représentable » : les regards aériens (presque irréels) des candidats venant littéralement guérir la fureur chaotique propagée par les haut-parleurs.

le chant des sirènes

Absurdité et gratuité du passe-temps. Véhicules auto(im)mobiles. Boîtes sans vitesses. Caisses de résonance. Certes, mais dérisoires : les candidats portent des casques pour se protéger du son. Ils n’entendent pas. Pourraient tout aussi bien ne pas être à l’intérieur du véhicule. Comme certains groupes de rock (My bloody Valentine, par exemple) jouaient avec des boules Quiès dans les oreilles. Création d’un son autonome qui n’a plus besoin d’être entendu mais seulement mesuré. Audimat nul.

Pour Jankélévitch, Ulysse face aux sirènes représente le paradigme même de la tentation : immédiateté de la sollicitation, mais contrainte par une entrave volontaire. Alors : instant concentré, tendu entre deux pôles, suspendu. Instant de vérité. SPL : concert pour zéro spectateurs.

psycho-moteur

On imagine assez bien ce qu’une rapide lecture psychanalytique du phénomène pourrait développer, sur un principe d’équivalence sensorielle basique. Isolement dans un espace extrêmement réduit et chaotique où les bruits sont assourdissants = sensation de retour dans le ventre maternel. Régression. Soutenue facilement par les homophonies : enceintes (baffles) / enceinte (rempart) / enceinte (la mère). L’image de l’automobile comme refuge est connue, elle est ici exacerbée : organicité de la machine, surdité, recroquevillement.

la place du mort

Over-drive expose une situation potentielle de l’effroi. Littéralement : la peur au ventre. L’effroi de l’occulte. Car qui sait ce qui se passe à l’intérieur de l’habitacle ? Personne. Pas même le concurrent, dont le regard semble renvoyer vers l’extérieur l’interrogation du phénomène. Le pare-brise nous isole de la fureur comme le casque l’isole de la fureur. Elle est entre lui et nous. Image : le vulcanologue au plus près de l’éruption (avec sa combinaison en amiante) mais qui n’y pénètre jamais. La non-expérience comme expérience-limite. Hors champ, le panneau d’affichage qui donne le taux de pression acoustique atteinte dans l’habitacle : comme la tour de contrôle donne de loin l’information d’un danger très proche mais uniquement visible à distance. Puissant ressort d’anticipation du cinéma fantastique : la peur, c’est quand il y a les signes d’un danger invisible.

- Overdrive : ce qui va au-delà de la conduite, au-delà du pilotage, dans les zones du chaos et de l’accident.

Guillaume Désanges, avril 2003