Dolences dans l’œuvre d’O.D. par Christine Macel, in Low Commotion, catalogue monographique, 2005

“Andy” d’Olivier Dollinger. Olivier Dollinger représente l’histoire d’un mannequin de secourisme, figurant un adolescent, qui commence dans les bras des uns et des autres, puis finit dépecé par le public dans une salle d’exposition. Avec Andy se révèle quelques caractères de l’espèce humaine dont certains attendrissent quand d’autres terrifient. Il semblerait que les lignes de Sigmund Freud adressées à Lou-Andréas Salomé à la veille de la montée nazi, sur les sommets de Berstesgaden, ce fief qui allait devenir hitlérien, se confirment avec la destruction du mannequin. Dans « L’avenir d’une illusion », après la Première guerre mondiale et son « tournant de 1920 » qui l’a conduit à remanier ses visions dans un sens plus noir, Freud mettait encore ses espoirs dans la science, à défaut de les placer dans la religion. Deux ans plus tard dans « Malaise dans la culture », ses dernières illusions se sont évanouies. Freud décrit le narcissisme illimité du petit enfant, ainsi que le souhait de l’adulte de retrouver ce premier narcissisme où la frontière du moi avec l’objet se trouve effacée. C’est dans ce désir archaïque qu’il situe la naissance du sentiment de haine et de la pulsion de destruction. L’hypothèse de la pulsion de mort, dont il avait tenté de minimiser la possible victoire sur la pulsion de vie, semble désormais confirmée. Freud se résout à en admettre l’existence et la dangerosité. Il conclut ainsi son ouvrage : « La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement. A cet égard l’époque présente mérite peut-être justement un intérêt particulier. Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu’avec l’aide de ces dernières il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier. […] Et maintenant il faut s’attendre à ce que l’autre des « deux puissances célestes », l’Eros éternel, fasse un effort pour s’affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer du succès et de l’issue ? ». Telle est bien, un siècle plus tard, la question qui taraude. Pourquoi la guerre ? demandait Einstein. Si la raison des Lumières s’est montrée impuissante à contrer la destructivité et la haine, si la science peut se mettre au service de ses dernières sans éthique ni humanisme, qu’adviendra-t-il de l’homme en prise avec sa double nature mise à jour ? Olivier Dollinger illustre précisément cette interrogation dans ses œuvres, de même qu’il aiguise la prise de conscience individuelle. Il force le spectateur à s’interroger sur la nature des pulsions qui l’aurait lui-même animé face à ce jeu en apparence innocent. Il l’incite à regarder comme par un effet miroir de la vidéo, la propre force « daimonique » de ses pulsions. Par là même, il renforce l’idée d’un possible libre-arbitre, malgré tous les déterminismes, en évitant l’écueil d’une œuvre moralisatrice et dogmatique. Parce qu’il ne cherche pas à démontrer, en abandonnant totalement le processus d’interaction avec son mannequin au public, sa représentation garde sa force d’exemplification. Il pose de façon ouverte le problème du mal, un problème sans issue. Le mal est sans pourquoi écrivait André Green. L’âme est simplement malade de la mort.
Il semble comme le disait André Gide, qu’on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments. Ainsi en va-t-il de l’art également, qui pour être vrai, doit être cru et cruel. Ou pour le dire dans les mots de Clément Rosset dans son « Le Principe de cruauté » : « Il n’y a pas de pensée solide – comme d’ailleurs d’œuvre solide quel qu’en soit le genre (…), que dans le registre de l’impitoyable et du désespoir. Tout ce qui vise à atténuer la cruauté de la vérité (…) a pour conséquence immanquable de discréditer la plus géniale des entreprises (…) ». L’art de Dollinger révèle en effet le caractère douloureux et tragique de l’existence et en cela, il soigne de l’illusion et fait admettre le conflit de pulsions antagonistes.

En plus du dialogue impitoyable d’Eros et Thanatos, Dollinger représente le jeu de la projection dans les processus psychiques humains, basé sur le narcissisme primaire. Avec « The tears builder », son body-builder apparaissait déjà dans sa confondante insécurité narcissique, seul, juste avec sans corps, sans les instruments qui auraient pu justifier son hypertrophie. Hésitant, ridicule, apitoyant, ce corps de bonhomme Michelin décontextualisé parade sans proie à séduire, sans exploit à accomplir. Comme un ballon de baudruche, il se dégonfle pendant des heures, tristement ridicule.
Le mannequin Andy constitue lui, non plus seulement un objet narcissique, mais aussi une surface de projection pour des narcissismes d’enfant et d’adultes. Parfois, ceux-ci paraissent à peine plus matures que les plus jeunes, comme si Dollinger voulait dessiner notre commune idiotie. Qu’est-ce que la projection ? La pulsion en tant que telle est d’emblée vouée à la projection. La projection constitue un processus banal et fondamentalement idiot. Le pulsion est une tension constante interne. La projection permet la sortie de la pulsion vers l’objet, dans un mouvement nécessairement projectif puisque au dehors. Si l’objet va au devant des désirs du sujet la projection s’avère inutile ; tandis que dans une situation non idéale, il y a projection de l’indésirable voir de l’intolérable. Une identification projective apparaît également possible, où le moi se projette sur un objet extérieur. Un tel processus empêche d’entrée la connaissance de la réalité puisque toute projection la déforme. Ainsi apparaît l’impasse de la perception qui se trouve doublée par la projection, tout comme l’impasse de la pulsion qui doit se satisfaire, mais qui dans sa satisfaction même empêche une satisfaction réelle ou véritable. Il se peut même que la projection transforme la pulsion en perception, ouvrant la porte à la paranoïa et à une méconnaissance du réel.
Ce sont ces processus, que l’on ignore paradoxalement d’autant plus qu’ils sont fréquents et usuels, qui font irruption au grand jour dans l’histoire d’Andy.

In fine, Dollinger montre, à travers le jeu des projections, que l’on se parle plus à soi-même qu’on ne s’adresse à l’autre. Dans « Burning » ou « Over-drive », les hommes sont seuls avec leurs jouets mécaniques, scooter ou voiture, dans une totale absence de relation à l’autre, voire dans un état de déréalisation. « Les hommes à travers ces installations ne se mesurent au final qu’à leur propre solitude dans un univers où la nécessité de l’autre (l’échange) semble avoir disparu » écrit Olivier Dollinger, décrivant crûment la réalité de ses anti-héros.
Dans ces absences de parole, Dollinger révèle également un langage silencieux, celui qui se parle en deça des mots, dans l’émotion. Observés par l’anthropologue Edward T. Hall, cette « dimension cachée » prend ici sa vraie place, plus signifiante que les mots eux-mêmes. Le geste remplace le dit, jusqu’à receler plus de sens, tout en permettant de décoder l’état émotionnel de l’individu. Etreinte, caresse et sourire de compassion avec Andy, sourcils froncés et regard concentrés de l’homme agressif dans son véhicule, yeux grand ouverts et incertains du body-builder ; tous ces signes constituent le langage du corps, au plus près de la pulsion. Cette recherche de Dollinger s’est affirmée dans sa récente pièce « Norma Jean », avec l’hypnose de six jeunes actrices hollywoodiennes, invitées à une séance visant à revivre l’état émotionnel de Marylin Monroe avant sa mort. Les visages souffrants, séducteurs ou hagards de ces états hypnoïdes parlent un langage silencieux et violent, qui confirment l’intuition de Darwin sur le langage corporel, exposée dès 1872 dans l’Expression des émotions chez les hommes et les animaux. Ce champ d’investigation, repris dans les années 1960, connaît aujourd’hui un regain d’intérêt majeur, confirmant s’il en était besoin que la pulsion se lit dans le corps. Freud, tout comme Charcot en France, l’avait lui-même pressenti, en utilisant la technique de l’hypnose, avant de l’abandonner pour la cure analytique. Preuve s’il en était besoin, que l’intelligence de l’esprit pur se trouve reléguée presque derrière l’origine animale de l’homme, tant cette force la surpasse.
L’art de Dollinger incite d’une certaine manière à désapprendre à penser. Curieuse entreprise pourrait-on se dire, mais qui s’avère salutaire pour celui qui tente de vraiment s’intéresser à la vie, sans, comme le disait Valéry, faire une « idole » de son esprit. Dollinger confronte à ce paradoxe de l’homme contemporain qui, face à la culture de l’information privilégiant le bel esprit, doit se protéger d’une offre et d’une incitation qui pourraient lui ôter toute capacité à goûter la vie avec passion.

Dollinger explore les comportements humains. Il tente d’imaginer des alternatives, mais sans souci réelle d’efficacité. De toute façon, l’art ne communique rien. Tout au mieux il représente. Contrairement au registre mythique, qui prévalait jusqu’au surréalisme, l’art de Dollinger ne passe plus par le truchement de l’histoire. Il la fait écrire directement par le spectateur, qui hésite entre la position du Minotaure ou de Thésée, entre la pulsion et sa domination.
A travers son œuvre, la psychanalyse prend place comme une science humaine que l’art ne peut plus négliger. Un siècle après sa naissance, alors que le critique d’art a tenté de l’éloigner avec mépris, elle ressurgit comme un outil majeur. Longtemps elle n’a pas été populaire, comme Freud l’avait lui-même prédit en 1938 à Londres, juste avant sa mort.
Aujourd’hui, elle semble vivre une reconnaissance vérible, ainsi qu’une profonde métamorphose, ave les travaux de psychanalystes majeurs comme D.W.Winnicott, André Green, Paul-Claude Racamier ou Didier Anzieu qui ont recentré les recherches sur les états-limites et les psychoses. Alors qu’émergent les neurosciences qui sans doute l’obligeront à des évolutions passionnantes, la psychanalyse vit également une crise. Le destin des pulsions semble aujourd’hui intimement lié à ce rebondissement de la science qui en percera sans doute mieux le mystère mais cherchera sans nul doute à les dompter voire à les manipuler à des fins imprévisibles. Soixante-mille gènes sont aujourd’hui décodés, les multinationales se battent pour en acheter les derniers brevets, confisquant ainsi le patrimoine humain devenu objet de spéculation, non plus métaphysique mais capitaliste. Ces mutations inspireront sans doute un art autre.
Comme alors, et comme sans doute demain, la seule alternative consiste dans la prise de conscience et le choix individuel, face à un réel toujours aussi tragique et douloureux pour qui le voit tel qu’il est. Il nous reste cela, ce qui n’est pas peu.